Brésil: Changement de donne
La lutte anti-impérialiste s’amplifie après les attaques de Trump et de ses alliés d’extrême droite contre le Brésil
L’éditorial d’ Israel Dutra a été écrit le jeudi 17 juillet. Le vendredi la situation juridique de Bolsonaro s’est encore aggravée, avec une perquisition judicaire á son domicile et ses bureaux, l’imposition du port d’un bracelet électronique, l’interdiction d’accéder aux réseaux sociaux entre autres mesures conservatoires destinées á empêcher sa fuite à l’étranger et ses menées conspiratives avec Trump (NdT).
Photo: Le drapeau US est brulé durant une manifestation contre Trump à São Paulo. (Juntos!/Reprodução)
La situation politique brésilienne a connu un tournant important au cours des deux dernières semaines, et la nature de la conjoncture et les possibles scénarios de la politique nationale ont changé. La crise, initialement ouverte avec le glissement de la majorité du Congrès vers une ligne d’opposition à la droite, exigeant de Lula une réponse plus soutenue par les programmes populaires, a fait un bond en avant avec l’intervention de Trump et ses représailles politiques au travers d’une guerre tarifaire imposée et une attaque à la souveraineté de notre pays.
Notre courant a rapidement pris position, comme nous l’avons vu dans les deux derniers éditoriaux, face à la conjoncture changeante. Nous étions dans la rue le 10 juillet et avons participé dans l’unité d’action de tous les actes et manifestations autour de ce programme, contre le Congrès et les ennemis du peuple brésilien, l’extrême droite, Trump et les putschistes nationaux. Lors du 60e congrès de l’UNE qui se tient actuellement à Goiânia, les jeunes de Juntos poursuivront ce combat, notamment en défendant la solidarité avec la Palestine, l’écosocialisme et la fin des coupes budgétaires dans les universités, motivées par le cadre fiscal.
Face à ces nouveaux événements, au-delà de notre engagement décidé dans ces combats, nous voulons ici débattre des nouvelles coordonnées et tâches qui découlent de ce grand changement dans la politique brésilienne, qui est en outre le reflet de la situation internationale, où la résistance contre Trump et ses diktats s’intensifie.
Donald Trump contre le peuple brésilien
Trump a envoyé une lettre à Lula le 9 juillet l’informant qu’il allait imposer une surtaxe douanière de 50 % sur les produits d’origine brésilienne. Il s’agirait de représailles présumées contre ce que Trump qualifie de persécution de Bolsonaro, assorties de menaces contre la Cour suprême fédérale. Cela s’est produit dans le contexte de la réunion des BRICS, tenue quelques jours auparavant à Rio de Janeiro, et s’est justifié par le mensonge selon lequel les États-Unis ont un déficit commercial avec le Brésil.
Cette atteinte à la souveraineté nationale, qui, outre le fait d’attaquer les institutions brésiliennes, entraînerait l’effondrement de pans importants de l’industrie, a eu un effet immédiat.
Tout d’abord, un climat anti-impérialiste s’est installé, ce qui n’avait pas été vu depuis les mobilisations contre l’ALCA (Zone de Libre Echange des Amériques) au début de ce siècle. Ces dernières années, c’est l’extrême droite qui a tenté de s’approprier de manière grotesque les sentiments patriotiques et nationaux, mais elle aura désormais bien du mal à tenir ce discours.
D’abord, cela faisait de nombreuses années que l’on n’avait pas vu brûler le drapeau américain lors de manifestations, comme cela a été le cas lors des manifestations du 10 juillet.
Ensuite, parce que ces mesures signifient une attaque contre tout un secteur de la bourgeoisie nationale, qui va des producteurs d’agrumes, les caféiculteurs, l’agriculture dans son ensemble, la sidérurgie, l’aéronautique, entre autres. L’indignation a trouvé son reflet dans les éditoriaux de la presse bourgeoise, en particulier ceux les plus liés aux fractions de la bourgeoisie pauliste (Folha et Estadão de São Paulo).
Enfin, parce l’isolement politique de Bolsonaro et de ses alliés est flagrant. Que ce soit de la part de la nébuleuse pro-gouvernementale, où, bien que tardivement, Alcolumbre et Hugo Motta ont resserré les rangs avec Lula, ou par des attaques directes contre Bolsonaro – comme l’a fait l’Estadão oú une chronique qualifiait Bolsonaro de patriote de pacotille.
Tarcísio de Freitas[1] a lui aussi perdu des plumes. Après s’être mis dans le pétrin en cherchant à protéger et à défendre Bolsonaro, Tarcísio a perdu du terrain. Citant le même éditorial de l’Estadão, une partie de la bourgeoisie exige que le gouverneur de São Paulo défende les intérêts économiques de son État. Dans la foulée, une partie du Centrão, qui commençait á abandonner Lula au profit de l’option Tarcísio, fait marche arrière et se trouve désormais en attente.
Comme si cela ne suffisait pas, Trump continue « d’attaquer» en citant le commerce populaire de la 25 de Março [le Barbès de Sao Paulo] et même l’utilisation du PIX[2], ce qui donne des munitions au gouvernement. L’un des principaux facteurs d’usure de Lula, la crise du PIX, se retourne désormais contre Trump et contre le bolsonarisme lui-même.
Le gouvernement sort des cordes
Trump a agi comme un « pompier fou », celui qui met de l’essence dans les tuyaux pour éteindre les incendies. Le gouvernement fédéral a profité de cette brèche pour élargir l’éventail des gestes politiques dont il disposait déjà, comme ses déclarations en faveur de l’imposition des super-riches.
Disposant désormais d’un champ d’action beaucoup plus large, Lula profite de la fragilité de ses adversaires pour agir sur trois fronts : il a continué à encourager la lutte politique contre Trump, à partir des réseaux sociaux et des mouvements sociaux qu’il influence, en tirant parti et en insufflant l’enthousiasme suscité par la nouvelle conjoncture. Sur le plan politique, il a vu juste en évaluant, avec la diplomatie, l’application de la loi de réciprocité [tarifaire]. Sur le terrain de la l’articulation politique, il cherche à rétablir son hégémonie sur les secteurs du monde des affaires qui rejettent les tarifs douaniers élevés de Trump. Un nouveau pacte, que Lula commence à construire, pourrait modérer la polarisation contre les super-riches, tout en misant sur le maintien de la mobilisation populaire à « feu doux ».
Le résultat est impressionnant. Lula est sorti du pétrin et connait un regain de popularité, tandis que ses principaux adversaires la voient s’amenuiser. En prenant l’initiative, Lula passe en tête dans tous les scénarios [pour les présidentielles de 2026], selon le sondage Quaest. Le même sondage montre que 72 % des Brésiliens condamnent Trump pour la taxation des produits nationaux.
Ce sont les « questions populaires » qui stimulent le regain de popularité de Lula, qui grimpe dans les sondages et voit ses adversaires directs se disputer, Bolsonaro, inéligible, n’est plus dans la course, Eduardo, [son fils en auto-exil aux USA], est isolé et risque [lui aussi] l’emprisonnement, et Tarcísio erratique et sur la défensive.
Lula s’est mis d’accord avec Lira sur l’approbation de l’exonération de l’impôt des revenus inférieurs à 5 000 Réais par l’adoption d’un barème progressif, insuffisant, mais à contre-courant de ce que Haddad proposé jusqu’alors[3]. Dans l’imbroglio de l’IOF, Moraes du STF (Cour suprême) a arbitré en faveur de la médiation entre législatif et l’éxecutif, suscitant une réponse du Congrès par le biais d’un nouvel agenda explosif. Alckmin [vice-président et aussi ministre du Développement, de l’Industrie, du Commerce extérieur et des services) est entré en scène pour négocier une issue à la crise des tarifs douaniers avant la date prévue de leur entrée en vigueur, le 1er août, mais le scénario est totalement indéfini.
L’ampleur de nos tâches
Dans ce contexte, il est nécessaire d’intervenir. L’occasion est donnée de lancer, dans le cadre de la lutte des masses, une vaste campagne pour l’imposition des milliardaires, de raviver le sentiment anti-impérialiste, à un moment où de larges couches de la population, toutes classes confondues, se politisent.
Défendre la souveraineté nationale signifie renforcer la défense des intérêts du pays, vaincre la hausse des tarifs et impulser un effort international anti-Trump. Un plan de lutte qui passe par des mobilisations, de manière démocratique et non exclusive, comme celui qui est en cours d’élaboration pour le 11 août prochain, le jour des étudiants et où les organisations font pression pour organiser des manifestations. Le syndicat des métallurgistes de São José dos Campos a également organisé une forte manifestation devant les usines Embraer contre la hausse des tarifs. La députée Fernanda Melchionna a présenté un projet de loi – baptisé « PL da Soberania » (projet de loi sur la souveraineté) – visant à durcir les mesures de la loi sur la réciprocité économique. Nous devons frapper fort l’impérialisme en taxant les entreprises américaines, en plus de défendre des mesures telles que la cassation des brevets, le contrôle des transferts de bénéfices, et d’autres mesures visant à centraliser le commerce extérieur.
Pour faire avancer le mouvement de masse, il est essentiel que les travailleurs aient confiance en leurs propres forces, comme la défense de la fin de ka semaine de 6 jours travaillés (l’échelle 6×1), où les syndicats doivent appeler à une journée de luttes et de grèves pour unifier cet agenda, et prendre part active au référendum populaire en septembre.
Met ton Veto, Lula !
Pendant cette tourmente, l’agro-industrie a profité de l’occasion pour faire adopter, au milieu de la nuit, un projet de loi qui flexibilise la procédure d’autorisation de projets potentiellement nocifs à l’environnement, le PL de la dévastation. Le pays qui accueillera la COP30 assiste au plus grand recul environnemental depuis plusieurs décennies.
Cela ne fait que souligner le caractère arriéré de l’agro-industrie, dépendante d’un modèle primaire-exportateur, qui n’apporte que davantage de subordination, de spoliation et de dégradation environnementale. C’est pourquoi la gauche anticapitaliste et indépendante, présente au sein du PSOL, doit savoir continuer à s’affirmer et à défendre ses positions.
Lula a eu raison d’écouter l’opinion publique et de mettre son veto au projet qui augmentait le nombre de députés. Maintenant, il doit réitérer son attitude et écouter la société : Lula, mets ton veto au projet de loi de la dévastation !
Une situation nouvelle est en train de se mettre en place. Un bras de fer entre l’impérialisme, ses agents locaux, les putschistes vendus à l’étranger et l’ensemble du peuple brésilien. Ce n’est que dans la rue que nous aurons la force de vaincre les ennemis du Brésil.
[1] Tarcísio de Freitas a été élu gouverneur de São Paulo en 2024 avec le soutien de Bolsonaro. Bolsonaro. Avec Bolsonaro inéligible, Tarcísio devient l’option principale de l’extrême droite pour les présidentielles de 2026
[2] Le PIX est um système de paiement électronique développés par la Banque central. C’est le moyen de paiement des petits commerçants, des artisans, des petits producteurs ruraux, des camelots et même des sans-abris. Le service est gratuit et est rapidement devenu extrêmement populaires parmi tous ceux qui jusqu’ici étaient exclus des services financiers.
Toute tentative de remise en cause du PIX est immédiatement rejetée. Le gouvernement Lula en a fait l’amère expérience en janvier où la tentative de l’administration fiscale de contrôler les transactions PIX a provoqué un tollé général et a dû finalement être abandonnée.
[3] L’exemption de l’impôt sur les revenus inférieurs à 5000 Réais (800 Euros) mensuels est une mesure annoncée par Lula lors des présidentielles de 2023. Le ministre des Finances, Fernando Haddad prétendait financer cette mesure en augmentant l’IOF (Impôt sur les opérations financières). L’actuel président de l’assemblée législative Hugo Motta a organisé le rejet brutal de ces mesures ouvrant une crise d’ampleur entre le Législatif et l’Exécutif. Artur Lyra est l’ancien président de l’Assemblée, le mentor d’Hugo Motta et un habile renard de la vie parlementaire intervient en pompier pour résoudre la crise.