L’affaire « Bolsomaster » – Le film qui change le scénario
Notre scénario, c’est lutter ouvertement pour battre Flávio Bolsonaro et organiser les mobilisations et les grèves contre l’échelle de travail 6×1.
Encore un revirement dans une campagne électorale qui n’a pas [officiellement] commencé. La révélation des liens entre Flávio Bolsonaro et Daniel Vorcaro, dans un enregistrement audio, change complètement la donne[1]. Les semaines précédentes avaient été marquées par la chute de Lula dans les sondages, les défaites humiliantes avec le rejet de l’indication de Messias [à la Cour suprême) et le projet de loi de la Dosimétrie [qui diminue les peines infligées aux putschistes de 2023], dans un contexte de reprise de l’offensive par l’extrême droite. Mais des luttes moléculaires, dures, justes, en cours, composaient et composent également le scénario.
Les justifications présentées par Flávio est fragile. Selon les Bolsonaro, ces « pots de vins » seraient destinés au financement du film Dark Horse[2], mais ce sont des sommes deux fois supérieures au budget du film primé á Cannes en 2025 «Agente Secreto». Ce n’est pas « Dark Horse», mais bien le « complot Bolsomaster », le film qui change le scénario électoral du pays.
La conjoncture change rapidement, c’est le nouveau normal. Les Bolsonaro sont sur la défensive. C’est le moment de les attaquer sans pitié ni répit.
La crise du Master rattrape le clan Bolsonaro
L’enregistrement audio rendu public expose la corruption entre Daniel Vorcaro et Flávio Bolsonaro et marque le tournant le plus important d’une campagne électorale qui prend feu. Ce sont 61 millions de réais qui ont été versés par le propriétaire de la banque Master pour soi-disant sponsoriser le film sur Jair Bolsonaro. La dénonciation s’est répandue comme une traînée de poudre.
Sur les réseaux sociaux, l’expression « Bolsomaster », utilisée de manière ironique, a été la plus partagée ces deux derniers jours. Henrique, le père du clan Vorcaro arrêté jeudi matin, dirigeait le noyau « violent » de cette véritable milice des milliardaires qui contrôlait des affaires liées au fonds d’investissement, au crime organisé (ses relations avec le PCC et d’autres factions criminelles sont notoires) et à l’appropriation de fonds publics, comme dans le cas de la BRB [Banque de Brasilia] et RioPrevidencia, le fond de pension l’État de Rio.
La société de production nie avoir reçu l’argent. Eduardo Bolsonaro est soupçonné d’avoir utilisé une partie des fonds pour financer son séjour aux États-Unis. Zema a attaqué avec virulence, Renan Santos a qualifié Flávio de pion du « Parti de la Corruption », annonçant ce qui serait la fin de sa candidature ; Caiado, plus modéré, a néanmoins pris ses distances et demandé l’ouverture d’enquêtes. L’extrême droite est restée sous le choc, dans le coin du ring, pour reprendre une métaphore de la boxe. La droite au sens large se débat face à une crise qui ne fait que commencer.
C’est un changement important qui secoue le paysage électoral, fait tomber le discours moralisateur de l’extrême droite, met le clan Bolsonaro sur la défensive et montre à quel point une enquête rigoureuse sur l’affaire Master est importante.
Nous écrivions en février que « la crise de la banque Master est un gros problème pour les hautes sphères et aussi une opportunité pour la gauche combative de mener un programme anti-banquiers ».
Nous avons mené la polémique et agi dès la première minute : c’est le député du District Fédéral de Brasilia Fábio Felix (PSOL/DF) qui a mené la lutte politique autour de la plainte à l’origine de l’affaire Master, en défendant la BRB contre la tentative de spoliation et en exigeant une enquête rigoureuse. Les députées Fernanda Melchionna (PSOL/RS) et Heloisa Helena (REDE/RJ) ont demandé une commission d’enquête parlementaire (CPI) sur la Banque Master. Et aujourd’hui [15 mai], la députée Sâmia Bomfim (PSOL/SP) s’est manifestée en faveur de l’arrestation de Flávio.
L’extrême droite sur la défensive
Quelle dynamique s’impose désormais ? Il faut en profiter pour affaiblir les Bolsonaro et mettre à l’ordre du jour la défense des revendications de la classe ouvrière, comme l’abolition de l’échelle 6×1.
Il est trop tôt pour connaître les rebondissements de l’affaire Bolsomaster. Flávio sera-t-il en mesure de maintenir sa candidature? Et s’il la maintient, quels effets le cas aura-t-il sur les sondages d’opinion, alors qu’il dispute, à égalité, la première place avec Lula ?
Le fait est que la conjoncture a changé, l’extrême droite est sur la défensive, de nouvelles révélations devraient encore enrichir l’intrigue du « film ».
Une opportunité qui s’ouvre
C’est une porte encore étroite, mais qui peut s’élargir. L’extrême droite est bien ancrée et résiliente. Elle dispose de ressources, d’appareils de communication, d’une capacité de mobilisation, de beaucoup d’argent et d’un large soutien. Ce qui s’ouvre comme opportunité, c’est un changement de dynamique. Et cette opportunité pourrait ne pas durer longtemps ; c’est pourquoi l’heure est à la lutte politique. À la lutte contre la corruption, à la lutte contre les privilèges des nantis, à démanteler par la base le discours des réactionnaires. La campagne n’a même pas commencé et elle s’est déjà enflammée.
Plaidant coupable à Barcelone (où il a bien cerné le rôle du néolibéralisme dans la montée de l’extrême droite), posant en homme d’État face à Trump aux États-Unis (face à un criminel de guerre), négociant la rédaction finale de la loi sur l’échelle 6×1, Lula ne mise pas sur la mobilisation.
Le mois de mai est marqué par des luttes acharnées et ponctuelles, avec un appel massif à faire tomber l’épuisante échelle 6×1, alors que les centrales syndicales et le PT n’ont même pas convoqué de manifestations unitaires dignes du 1er mai. Des luttes acharnées comme celles des enseignants et des employés municipaux de São Paulo, Belo Horizonte, Florianópolis, Goiânia et Canoas, entre autres ; comme celle des personnels techniciens universitaires qui poursuivent leur grève nationale ; comme les campagnes salariales des travailleurs du métro de São Paulo et d’autres catégories. Et au cœur de tout cela, la grève des universités d’État de São Paulo, qui mobilise des dizaines de milliers d’étudiants et de fonctionnaires dans l’État gouverné par Tarcísio, laboratoire des plans de la bourgeoisie la plus réactionnaire. Le 20 mai prochain, un rassemblement unitaire se propose de donner un sens commun à ce mouvement et de dénoncer le gouverneur de São Paulo et sa ligne brutale.
Les centrales syndicales devraient mener une immense campagne, et non se contenter d’une journée de lutte qui ne suscite pas encore une grande mobilisation, ce qui montre à quel point elles agissent sous la coupe du congrès et sans volonté de se mobiliser.
L’occasion existe, qui doit être impulsée par le PSOL et ses figures de proue, d’ouvrir la lutte contre les Bolsonaro et de mobiliser autour d’un programme de base, pour que les luttes triomphent et pour dynamiser les millions de personnes qui soutiendront Lula, sans enthousiasme mais conscientes qu’il peut contenir le retour du clan Bolsonaro mais qu’il n’offre pas de grandes perspectives pour le futur.
L’énergie de l’activisme autour de thèmes concrets, comme la réduction du temps de travail, la lutte que mène le mouvement féministe autour d’initiatives contre la violence de genre et les « redpill », la lutte contre la corruption, l’imposition des grandes fortunes, le rejet de l’amnistie et de la dosimétrie, le tarif zéro pour les transports, ouvre la voie aux luttes refoulées et montre que ce n’est pas (seulement) avec des graphiques et du marketing qu’on bat l’extrême droite, mais en convainquant et en mobilisant la majorité sociale.
Tous en lutte ouverte pour renverser Flávio. Et construir des conditions pour une journée nationale de luttes et de grèves et mettre fin à l’échelle 6×1, initialement prévue pour le 27 mai. Tel doit être notre scénario.
[1] Le mercredi 13 juin, le site de Intercept Brasil a rendu public un document audio dans lequel Flavio Bolsonaro demande au banquier Daniel Vorcaro 134 millions de réais pour financer le film Dark Horse, à la gloire de son père Jair.
Daniel Vorcaro est le pivot de l’affaire Master, la banque dont il est président et depuis un temps objet d’enquête de la Police Fédérale et de la Banque Centrale. L’échange WhatsApp entre Bolsonaro et Vorcaro a lieu le 16 novembre 2025. Au lendemain, Vorcaro est arrêté par la Police Fédérale alors qu’il tente de fuir le Brésil. Le surlendemain, le 18, La banque Centrale brésilienne décrète la fin des activités de la Banque Master.
Le Brésil découvre alors la plus grande fraude bancaire de l’histoire du Brésil. Les enjeux financiers sont énormes. La seule indemnisation des épargnants lésés, pourtant limitée à 250 000 réais par compte, va couter 47 milliards de réais (plus de 8 milliards d’euros) au fond de garantie.
On apprend que la Banque de Brasilia (BRB) dont le principal actionnaire est le gouvernement du District fédéral a acheté 12 milliards d’obligations pourries á la Banque Master et que la RioPrevidencia, le fond de pension des fonctionnaires contrôlé par le gouvernement de Rio de Janeiro, a fait de même à hauteur pour le moins de 970 millions de réais,
Les enquêtes de la Police fédérale indiquent l’existence d’une organisation criminelle bien structuré : un pôle était chargé de monter les opérations financières frauduleuses; un pôle de dissimulation de patrimoine et de blanchiment d’argent, utilisant des sociétés écrans; et un pôle d’intimidation comprenait à la fois des hackers et des gros bras. Et bien sûr un pôle de cooptation et de corruption, opérant tous azimuts, mais où Vorcaro traitait les cibles les plus prestigieuses du monde de la politique, de la finance et de la justice.
Dès le début de l’affaire, il était clair que les manœuvre de Vorcaro reposaient essentiellement sur sa capacité d’influencer la droite et l’extrême-droite de la politique brésilienne. Des figures du bolsonarisme vont apparaitre très tôt dans la liste des bénéficiaires de largesses (voyages, hôtels de luxe, maisons, argent) de Vorcaro. Deux bolsonaristes purs et durs, Ibanez Rocha et Claudio Castro, sont gouverneurs respectivement du District Fédéral et de Rio de Janeiro au moment oú Vorcaro monte ses coups contre les finances de leurs états.
Le 7 mai dernier la Police Fédérale fait une descente dans des adresses liées á Ciro Ngueira, ancien chef de la Maison civile de Bolsonaro, pressenti pour être le vice-candidat de Flavio, et qui aurait reçu entre 300 et 500 000 réais par moi.
Mais la cerise sur le gâteau viendra la 13 mai avec la mise en évidence des liens directs entre la famille (le clan) Bolsonaro et le système Vorcaro/Master. Un véritable tremblement de terre dans le jeu politique brésilien. [NdT]
[2] Le film Dark Horse (Outsider) prétend retracer l’épopée politique de Jair Bolsonaro. Pour réaliser ce film, Vorcaro, le président de la Banque Master, s’est engagé à la demande du clan Bolsonaro à verser 160 millions de reais brésiliens, dont au moins 61 millions (12 millions d’euros) ont été effectivement transférés. [NdT]